Lourd bilan pour le mouvement des Indiens

Par Clément Gaillard | nouvellesdenbas.tk | 16 juin 2009

Vingt-quatre policiers et au moins neuf civils morts, des dizaines de blessés soignés dans des hôpitaux sans moyens, des rumeurs, lancées par un religieux, de fosses communes… Le bilan du mouvement de protestation des communautés indigènes de l'Amazonie péruvienne est lourd.

Depuis deux mois, les manifestants coupent des routes et occupent des stations de pompage de pétrole. Le 5 juin, la police charge sur un piquet de grève situé dans la « curva del diablo » (« courbe du diable ») proche de la ville de Bagua, au nord du Pérou. Quatorze policiers vont y trouver la mort, et dix autres, retenus en otage par des « nativos », seront tués un peu plus tard.

Une réaction prévisible : dans la culture jibaro-jibaro, l'ethnie majoritaire dans la région de Bagua, mettre à mort des prisonniers en réponse aux décès de ses frères fait partie intégrante de la guerre.

Deux décrets aux conséquences catastrophiques pour l'environnement
Deux décrets ont provoqué la protestation amazonienne, conséquence de la signature d'un traité de libre-échange avec les Etats-Unis. Lundi, le Premier ministre Yehude Simon a finalement proposé de les abroger.

Yehude Simon

Le premier entendait partager équitablement les ressources en eau entre agriculture et industrie extractive (mines et carrières), officialisant une pratique courante. Il aurait eu pour conséquence la modification et la contamination de beaucoup de bassins hydrographiques, suscitant des inquiétudes sur les écosystèmes situés en aval.

Le second décret favorisait la transformation des terrains forestiers en terrains agricoles, une petite ligne précisant qu'il est nécessaire de promouvoir les cultures destinées aux biocarburants. Mais comment définir les surfaces éligibles ?

Le Premier ministre péruvien Yehude Simon à l'issue d'une rencontre avec des Indiens à San Ramon (Reuters).

Le gouvernement tentait de rassurer en annonçant que seuls les terrains vaguement boisés seront considérés. José Luis Camino, chef de l'Inrena, l'organisme en charge de la préservation des forêts, avertissait : « On pourra engager un tiers pour brûler mille hectares de forêt, et ensuite déclarer aux autorités : “Je sollicite leur changement d'usage.” »

Une sorte de « Ya basta ! » des communautés, relayé par toute la société
Il faut rappeler que l'Amazonie péruvienne est la plus riche en biodiversité et que toute déforestation y est presque irrémédiable. Au Pérou, on dénombre 40 conflits par mois liés à la contamination des milieux naturels.

Dans ce contexte, ce mouvement de protestation est une sorte de « Ya basta ! » des communautés, qui trouve un écho favorable à tous les niveaux de la société péruvienne.

D'autant plus que l'exécutif multiplie les maladresses. L'arrivée providentielle de la grippe A, il y a deux mois, avait permis de passer sous silence le mouvement. Les dirigeants de la principale association indigène de l'Amazonie (AIDESEP) n'ont été reçus qu'après plus d'un mois de lutte.

A la sortie, Yehude Simon se contentait du sempiternel : "Il y a des gens qui les manipulent." Le mythe du sauvage incapable de se fédérer et de défendre ses intérêts semble avoir la peau dure. Depuis, toujours selon le Premier ministre, les mêmes indigènes ont essayé de former un Etat amazonien indépendant, et même fomenter un coup d'Etat !

Quand la majorité présidentielle a décidé d'ajourner le débat autour des deux textes controversés, le mouvement s'est intensifié.

Les communautés indigènes ont appris à s'organiser pour peser politiquement
Le leader de l'Aidesep, Alberto Pizango, a suivi ces débats depuis le Nicaragua, pays qui lui a accordé l'asile politique. L'Etat péruvien le considère en effet comme responsable de la mort des policiers. Précisons également qu'aucun policier ne pourra être poursuivi pour la mort des manifestants.

L'Aidesep n'aurait pas initié cette grève sans l'appui d'une partie des populations locales, aussi oubliées que les communautés indigènes. Menée par des intellectuels et des chefs de communautés connaissant pour certains très bien la société occidentale, elle sait parler pour elle-même et adapter sa protestation aux contraintes modernes.

Si sa gestion hasardeuse ne précipitera vraisemblablement pas sa chute, le gouvernement du président Alan Garcia en ressort fragilisé. Les événements auront ainsi permis de sensibiliser les villes à ces problèmes : certains medias ouvrent ainsi des débats sur le sujet plutôt que de s'intéresser aux péripéties de la jet-set locale.

Jusqu'alors, Garcia réussissait sans trop de mal à faire passer le message de populations indigènes attardées, refusant de partager leur territoire pour participer au développement économique. Désormais, il lui sera plus difficile de cacher les pratiques des industries extractives, qui font chaque année des centaines de victimes directes ou indirectes. - Source